Courte pointe de vues drues

« Béatrice ne s'était pas suicidée à l'instar de Louisette dont elle jouait le personnage ; même si tout le monde à Hope croyait le contraire. Les commérages de village soutinrent que la psychologie du personnage de Louisette avait grandement affecté celle de la comédienne. On raconta qu'elle avait tellement pris son rôle à cœur, qu'elle avait voulu le sceller en apothéose... » Jacques Lapierre et Alberto Lecomte : une amitié de plusieurs décennies. L'un travaille dans une chaîne télévisée, l'autre à la Banque d'art du Canada. Deux carrières bien remplies nourries par la même passion. Suite à un accident de moto, Jacques sombre dans le coma ; sa fille entreprend de revisiter sa vie. Chassés-croisés amoureux, mort tragique d'une actrice, enquête... Des années soixante-dix à nos jours, entre le Québec et la Bolivie, via Miami, ce roman inclassable brouille les frontières entre fiction et réalité, fantaisie et gravité. Autour de l'itinéraire d'un duo inséparable auquel viendra bientôt se greffer un troisième larron, détective privé, Michel Gladu signe sans contrainte aucune, de genre comme de forme, un objet décidément à part. Hommage à l'art et à l'amitié, réflexion sur la vie et la mort, exploration des pièges de l'amour, ou encore mise en abîme de la mémoire, voici un puzzle hors norme, décalé, parfois surréaliste, que viennent épauler de nombreux documents pour profiter du voyage en 2.0.

444 pages  -  ISBN : 9782342162301  -  Romans de société > Commander le livre
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SALOMÉ BOUDÉE SE RETIRE AU BOUDOIR

SALOMÉ BOUDÉE SE RETIRE AU BOUDOIR

(une nouvelle de Michel Gladu)

L’instinct grégaire n’étant pas donné à tout le monde, il arrive que certaines gens préfèrent éviter les foules et les attroupements où la promiscuité n’est que prétexte à flirter. Pour Jean-Baptiste qui ne souffre aucunement d’agoraphobie, pas plus qu’il ne refuse d’ailleurs de rencontrer des gens même s’il fait partie de ceux pour qui tout n’est pas que séduction, une soirée au cinéma doit permettre avant tout de visionner un bon film en paix; c’est pas le lieu pour exhiber ses amourettes de jeune coq.

Jean-Baptiste, asocial impénitent, affectionne énormément les gens individuellement, mais il exècre les situations qui suscitent les rassemblements de bétail humain. Pour lui, tout groupe qui excède trois ou quatre personnes devient une foule. Aussi, quand il décide d’aller au cinéma, il ne choisit jamais une représentation à tarif réduit car la plèbe qui s’y entasse ces soirs-là est trop souvent farcie de connards qui sifflent, qui applaudissent, qui passent tout haut leurs commentaires ou qui martèlent par derrière le dossier de son siège tout en s’empiffrant bruyamment de chips.

La représentation et l’heure qu’il a choisies lui siéent à merveille puisqu’arrivé cinq minutes en avance (et non pas cinq minutes en retard comme se plaisent à le faire les m’as-tu-vu de la plèbe de tantôt...), il constate qu’à peine dix personnes dispersées ça et là encombrent son salon de cinéma... Il est ravi. Il se cale dans son fauteuil tout en nettoyant une dernière fois ses lunettes; il essaie de positionner confortablement ses semelles sur le plancher collant et jonché de grains de maïs soufflés; il savoure en silence la musique tout en se remémorant les scènes du début du film. Jean-Baptiste a déjà vu ce film, mais pas au complet. Incommodé qu’il fut par une très violente indigestion lors de son premier essai la semaine précédente, il avait dû quitter précipitamment la salle de projection trente minutes avant la fin, passer en courant au petit salon et s’introduire juste à temps aux lavabos pour éviter de vomir sur le plancher incliné de la salle de cinéma.

Cette fois, il est bien déterminé à jouir complètement du magnifique suspense qu’offre le film d’Alan Pakula, “L’affaire Pélican”. Comme toujours, Jean-Baptiste ne peut supporter personne devant, derrière, à droite ou à gauche de lui; aussi a-t-il bien pris soin de déposer son coupe-vent sur le dossier du fauteuil qui se trouve juste devant lui pour dissuader les intrus, les raseurs et toute autre forme de “bibitte” de cet acabit, de s’y installer.

Soudain, une plantureuse jeune femme s’avance ostensiblement dans l’allée, en chaloupant des épaules et des hanches tel un top-modèle : longue jupe portefeuille tombant et froufroutant sur des sandales à courroies lacées jusqu’à mi-jambes; un fichu en macramé, vestige du Festival Pop de Manseau, lui cintrant les hanches de façon suggestive; une blouse en soie accidentellement déboutonnée pour montrer... la brochette de colliers recevant l’abondante chevelure auburn qui tente désespérément d’imiter l’envol d’un pélican... Sûrement, pense Jean-Baptiste, qu’elle se prend pour Julia Roberts. “Ça y est, se dit notre cinéphile en la baptisant ipso facto, on a affaire à Salomé sortie directement d’une fresque biblique...!”

La dame passe et repasse, agitée qu’elle est face à l’impasse qu’elle affecte de parvenir non sans mal à se trouver un fauteuil... Pourtant, la salle est vide! “Va-t-elle finir par s’asseoir?” fulmine Jean-Baptiste qui sent déjà monter en lui l’adrénaline propre aux derniers instants d’avant l’ouverture du rideau; c’est toujours le moment crucial privilégiant l’arrivée des retardataires qui bousillent souvent toute sa stratégie et l’obligent même parfois à changer de place. Finalement, elle se trouve un siège, deux rangées derrière Jean-Baptiste qui le constate dans son champ de vision périphérique en jetant un oeil furtif au-dessus de son épaule gauche en direction de la garce agaçante... “Fiou!”, laisse glisser Jean-Baptiste entre ses dents qui se desserrent un peu maintenant.

Le rideau est sur le point de s’ouvrir, les lumières fondent au noir..., mais... horreur! “Salomé” se lève de sa place et s’avance directement pour venir s’asseoir en plein dans le fauteuil juste devant lui, là où Jean-Baptiste avait pourtant pris bien soin d’étaler ses fringues pour laisser croire que la chaise était déjà occupée par quelqu’un d’autre hypothétiquement parti à la cantine ou aux toilettes... La vision biblique dépose outrageusement son cul sur le coupe-vent d’un Jean-Baptiste au souffle coupé, sans se préoccuper de l’enlever auparavant; elle l’ignore totalement ou feint de ne pas l’avoir vu. Jean-Baptiste est estomaqué, complètement déséquilibré, ahuri et désarçonné autant que Saül le fut jadis. Déjà, les bandes-annonces des films à venir défilent sur l’écran géant. Il doit gamberger, et vite, avant que le programme principal ne commence. Et puis merde! C’est quand-même son veston qui est là...

Que faire? Quoi dire? Jean-Baptiste mobilise toutes ses énergies pour trouver les bons mots car il sait très bien que s’il donnait libre court à l’agressivité qu’il ressent dans l’instant présent, il risquerait fort d’être accusé d’agression verbale, de voies de fait sur la personne, faites par voix orale ou pire, systématiquement de harcèlement sexuel... Il se méfie au plus haut point de ce qu’il considère déjà comme une provocation calculée et planifiée en sachant pertinemment que selon la nouvelle mode, il n’aurait pas gain de cause en cas de litige majeur. Tout se bouscule dans sa tête. Et le film qui va commencer...!

Bon! Trêve de tergiversation. Jean-Baptiste résout sur le champ de prendre la vache par les cornes et d’empêcher coûte que coûte “Salomé” de se payer sa tête... En se penchant délicatement vers l’oreille de l’effrontée, se gardant bien de poser le geste carrément agressant de se lever de sa chaise, il lui chuchote gentiment dans la feuille : “Est-ce que c’est à un jeu, que tu joues...?”
- Moi...? de rétorquer toute surprise “Salomé”.
- Oui toi. Tu n’as sans doute pas remarqué que j’avais placé mon coupe-vent sur le dossier de ce fauteuil...?
- Ah! Tu l’avais mis là pour que personne ne prenne cette place...? de continuer innocemment la beauté fatale en mal de piment dans sa vie.
- Ben... Qu’est-ce que tu crois? N’y a-t-il pas assez de fauteuils libres? d’enchaîner Jean-Baptiste en s’efforçant de conserver un ton polically correct.”

“Salomé” esquissa une moue dédaigneuse en accusant un haussement d’épaules prononcé qui avait sans équivoque pour but de ridiculiser son agresseur; elle se leva. S’avançant d’une rangée, elle prit le siège directement aligné avec celui du cinéphile. Jean-Baptiste replaça son coupe-vent un peu froissé, pas autant que lui, puis se cala satisfait, pour visionner le film qui débutait à l’instant.

Prenant quelques minutes pour retrouver le tonus normal de ses muscles, car “Salomé” les avait durement éprouvés de décharges d’adrénaline provoquées par son impudence, Jean-Baptiste retrouva sa paix intérieure en revoyant mentalement le début du film qu’il avait déjà vu. Puis, il sentit un large sourire l’envahir en-dedans... Soudain, son regard s’illumina d’autres choses que juste le reflet des ombres et des lumières réfléchies par le grand écran. Avant même que le générique de début ne soit achevé, Jean-Baptiste se mit à trépigner intérieurement... “Je la tiens! pensa-t-il. Elle va craquer, j’en suis certain; elle ne pourra pas supporter ça...” Jean-Baptiste aimait bien se lancer constamment des petits défis, des gageures anodines, des paris de pacotille juste pour vérifier et tester sa connaissance et sa prescience des comportements humains. Il adorait anticiper les choses, les événements; il aimait les devinettes qui le confirmaient dans son rôle de psychologue du dimanche. Il appelait cela jouer avec la loi de la perversité des choses ou son corollaire : la loi des probabilités contradictoires. Il proclama donc en son for intérieur le libellé de son prochain tour de force : “Salomé” ne tiendra pas le coup; dans moins de quinze minutes à partir de maintenant, elle va se lever, et, sinon quitter la salle, du moins changer de siège... encore! Et ça presse! J’en suis certain! Tout ceci sans que je n’aie seulement eu à lever le petit doigt... Je rajouterai juste à son endroit : “Si c’était la “cruise” que tu recherchais tantôt, passe au petit salon et attends-moi...! C’est moi maintenant qui vais me payer sa tête...” Après avoir approuvé et apposé son seing imaginaire au bas de son contrat avec lui-même, Jean-Baptiste s’efforça d’oublier l’incident pour se concentrer désormais sur l’objet principal de sa sortie : le film adapté du complexe et suave best-seller de John Grisham, “L’Affaire Pélican”.

Il n’y avait même pas douze minutes d’écoulées au film quand “Salomé” commença à laisser paraître des signes évidents de malaise et d’inconfort...

Un pauvre type d’âge mûr arrive en retard dans le cinéma pour gais et s’installe sans quitter l’écran des yeux. Il se glisse discrètement sur un siège (le sien), enlève son chapeau et le dépose sur son bas-ventre tout en gardant sa main droite dessous; il est droitier. Obnubilé par les scènes pornographiques d’homosexuels qui s’envoient en l’air sur les crans géants qu’on ne voit pas mais dont on perçoit les ombres chinoises suggérant des pénis en érection, distrait par la bande sonore qui regorgeait de gémissements et de respirations provoquées par les coups de pédales, notre héros au chapeau ne s’aperçoit pas qu’un dur à cuire en cuir s’est installé derrière lui avec son carton de maïs soufflé; la pédale continue à branler sa manivelle, tous réflecteurs exorbités.

Le dur à cuire en cuir tasse délicatement son contenant de maïs soufflé vers son côté droit et dénoue lentement le gros cordon de nylon blanc qui lui sert de ceinture de pantalon, un peu comme une ceinture noire blanche d’adepte de Kung Fu White Crane (grue blanche et non pélican blanc...). Ayant fait glisser la corde des ganses de son pantalon, le tueur l’enroule en faisant plusieurs fois le tour de ses poings pour assurer une prise plus efficace. Il bande la corde de deux ou trois petits coups secs et discrets...

Depuis quelques instants, Jean-Baptiste remarque que “Salomé” s’est mise à gigoter étrangement sur ses fesses et il se dit que ce n’est certes pas la vue d’un gai se masturbant qui l’excite à ce point. Pour en rajouter au trouble de “Salomé”, Jean-Baptiste s’éclaircit la gorge à quelques reprises juste assez fortement pour bien signifier à “Salomé” qu’il est toujours là... derrière elle, mais pas trop pour ne pas que cela ait l’air cabotin.

Vif comme l’éclair, mais sans éveiller de soupçon, le tueur passe la corde autour du cou du gai au chapeau avec une dextérité et une rapidité inouïes. Puis, d’un seul petit coup sec et propre... crack! il rompt irrémédiablement les vertèbres cervicales du pauvre en lui amochant sûrement aussi la pomme d’Adam (ou d’Ève... encore la Bible!).

“Salomé” n’en peut plus... Elle se lève d’un bond et sort de la salle ne pouvant supporter davantage l’angoisse que provoque chez elle la crainte que Jean-Baptiste ne lui serve la même médecine... Jean-Baptiste qui tient désormais le haut du pavé la regarde passer près de lui avec un immense sourire sadique et lui lance sèchement à mi-voix : “Pour la “cruise”, tu m’attends au petit salon...?” La réponse ne vient pas, mais Jean-Baptiste s’est vraiment payé la tête de “Salomé” et il en est tout fier. “Salomé” accélère le pas; son petit nez en l’air baisse quelque peu alors qu’elle rétrograde sur le “LOW” (profile) pour mieux monter la pente qui mène à l’arrière de la salle de projection. Jean-Baptiste a remporté sa gageure avec lui-même, rempli son contrat en bonne et due forme et il regarde maintenant son film en paix.

Le dur à cuir en corde enroule sa ceinture sur elle-même et la dépose dans son gobelet de maïs soufflé vide. Avec le flegme d’un tueur professionnel, il jette un petit coup d’oeil en coin vers sa victime qu’on sent glisser lentement de son siège et se répandre, tel les montres molles de Dali, sur le plancher qui est tout collant à cause probablement des boissons gazeuses répandues et du... euh! Enfin... L’histoire (le film) ne dit pas si l’homme au chapeau a eu le temps de jouir de la vie une dernière fois avant son cou (sic!) de mort.

Une heure et demie plus tard, le film se termine. Cette fois, Jean-Baptiste est satisfait; il a vu le film en entier et ce, dans les conditions idéales qu’il exige toujours quand il va au cinéma : c’est-à-dire dans un contexte de grosse paix! La beauté de Julia Roberts et la qualité de l’intrigue lui ont même fait oublier malgré lui l’incident saugrenu du début de soirée. Il sort de la salle après le générique de fin (car lui, il les lit les génériques pour jouir en même temps de la trame musicale finale), il passe par le petit salon et rentre aux toilettes. Il n’a pas envie de vomir cette fois, juste envie tout court...

En sortant des cabinets, il se bute à la belle jeune femme oubliée... Celle-ci le regarde avec un beau sourire complice et lui lance d’une voix des plus invitantes et chaleureuses : “Et alors...? Je t’ai attendu au petit salon comme tu me l’as demandé...”
- Tiens donc, de rétorquer Jean-Baptiste ahuri... Dis-moi donc, comment tu t’appelles?

- Salomé. Et toi...?
- Jean-Baptiste.

La tête de Jean-Baptiste fait tilt l’espace d’un instant... Mais il est de plus en plus habitué à ce genre de synchronicité. Depuis qu’il a auditionné l’émission de Jacques Languirand “Par quatre chemins” à Radio-Canada sur ce sujet, il se rend compte à quel point, plus souvent qu’à son tour, il est confronté à ce genre de fissure dans son oeuf cosmique... Il sait qu’à l’instar de ce qui est affirmé dans un autre film qu’il a adoré, “Magnolia” avec Tom Cruise, ce genre de choses arrive... TOUJOURS!

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Posté le 28/08/2014 16:18:32 1 commentaire(s)
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